Aigle royal – Ethique du cinéaste animalier

aigle royal2Il n’y a pas de dresseur derrière cet aigle royal, mais des semaines d’affuts qui se terminent enfin. On me souffle à l’oreille que la grande majorité des téléspectateurs ne verra pas la différence entre cet animal purement sauvage et un autre qui serait dressé pour se poser à l’endroit choisi devant le nez de 15 techniciens. Il semblerait que la chose qui importe vraiment soit la représentation de cet animal supposé sauvage dans l’imaginaire collectif.

Un Aigle posé devant un superbe panorama de montagne, représente la nature sauvage dans ce qu’elle a de plus brute, peu importe pour le spectateur qu’il ait mangé au petit déjeuné du poussin élevé en batterie avant de se taper 10h d’autoroute à l’arrière d’un gros 4X4 pour 10 minutes de vol « libre » avec en option une camera enfoncée dans le croupion. Il parait que le documentaire animalier moderne marche comme ça. C’est la garantie d’un tournage bien huilé tout bien comme dans scénario, rien qui dépasse et surtout pas les délais du tournage. Ça rassure le circuit : distributeurs, diffuseurs et producteurs et ouvre les portes du financement. Travailler comme je le fais, c’est la garantie d’un tournage risqué, extrêmement long et pénible ainsi qu’un scénario à réécrire à mesure du tournage, en bref : tout ce qui fait fuir les gros producteurs et diffuseurs tv, donc tout ce qui ferme les portes du financement du film. Adieu grue, drone et camera haute-vitesse et vive les nouilles à tous les repas. Alors, à quoi bon me donner tant de mal avec mes bestioles sauvages et mes caméras rafistolées ? Pour cette émotion unique qui me fait encore trembler lorsque l’animal tellement désiré se pose à quelques mètres ? Oui, ça pourrait être un motif suffisant, mais au-delà de ce plaisir purement égoïste, il y a l’ensemble de ma démarche personnelle et professionnelle. Je tourne des documentaires pour tenter de sensibiliser le spectateur à la beauté de la Nature Sauvage. Comment pourrais-je trouver en moi la résonance de cette nature si je l’alimentais avec des scènes d’animaux privés de liberté ? Lors du montage du film, comment amener toute la magie et la subtilité du contexte de cette scène de l’aigle si je ne me suis pas profondément imprégné de l’ambiance du site, les jours et heures qui précédent l’arrivé de l’aigle ? Je pourrais imaginer le bruit feutré de la neige qui tombe sur les feuilles séchées d’épine-vinette – la brise douce qui remonte de la vallée – l’autour des palombes qui fait le tour de son territoire – les grands corbeaux que l’on entend dans le brouillard – la magie de cette lumière toute en nuance de gris qui évolue au fil des minutes – la mésange boréale qui alerte à la vue de l’autour, une pierre qui déboule la pente décrochée par un chamois qui passe sur la corniche qui surplombe la scène… les sons, les odeurs. Toutes ces subtilités influencent forcément ma façon de cadrer, puis plus tard le choix des plans pour le montage, l’orientation de la composition de la musique et des prises de sons. L’être sensible que je suis, nourrit ses films de toutes ces émotions qui l’assaillent quand il assiste au spectacle de la vie sauvage. Alors oui, j’ose encore croire que cette scène comme toutes les autres scènes de mon prochain film fera émerger des émotions bien plus profondes et durables chez le spectateur que s’il y avait eu un dresseur derrière cet aigle. Cette idée folle m’aide à tenir et à continuer.

Frank Neveu – Vision Primordiale Films- 23 mars 2014 Aigle royal – Golden Eagle – (Aquila chrysaetos) – Hautes-Alpes – France